Les obligations sont-elles le premier cas d’usage crédible à court terme sur les marchés tokenisés ?

LISE fait-elle le bon choix en ciblant les actions de PME?

La publication récente des règles encadrant la plateforme LISE par l’Autorité des marchés financiers, dans le cadre du régime pilote DLT, constitue une étape supplémentaire dans l’intégration de la blockchain au cœur des infrastructures de marché.

Au-delà de l’innovation technologique, une question centrale se pose : ce type de marché apporte-t-il une transformation réelle de la chaîne de valeur et, surtout, le positionnement retenu orienté vers les actions de PME est-il le plus pertinent à court terme?

1. Une innovation réelle : vers une infrastructure intégrée

Le modèle proposé repose sur l’intégration de la négociation (type MTF) et du règlement-livraison au sein d’une même infrastructure DLT.

Cette architecture permet théoriquement : une réduction des délais de règlement, une simplification des chaînes d’intermédiation et une meilleure traçabilité des transactions.

En ce sens, la DLT ne constitue pas seulement un changement technologique, mais une reconfiguration du post-marché.

2. Une innovation fortement encadrée

Toutefois, la lecture détaillée des règles met en évidence que le cadre reste fondamentalement celui des marchés réglementés traditionnels.

On retrouve notamment des exigences complètes de KYC / conformité MiFID II, des obligations liées aux abus de marché (MAR), une infrastructure opérée par un acteur régulé et des wallets custodiaux.

En pratique, il ne s’agit pas d’un marché “crypto-native”, mais d’une DLT intégrée dans un environnement financier classique.

3. Des limitations structurelles importantes

Plusieurs limites apparaissent clairement à ce stade :

  • Accès restreint: un onboarding préalable des participants et contraintes techniques.
  • Absence de désintermédiation réelle : conservation centralisée et rôle important de l’opérateur de marché.
  • Périmètre produit limité : un dispositif adapté aux actions et obligations.

4. Actions de PME : un positionnement cohérent mais exigeant

Le positionnement de LISE met en avant l’accès au capital pour les PME, avec l’objectif implicite de recréer une forme de marché actions plus accessible.

Ce choix répond à un besoin réel: difficulté d’accès des PME aux marchés réglementés, dépendance au financement bancaire et faiblesse des marchés secondaires pour les petites capitalisations.

Il s’inscrit également dans une évolution logique après le développement du financement participatif.

Toutefois, l’expérience récente montre que la mise en place d’un marché ne suffit pas à créer de la liquidité.

Les limites observées sur certains segments du crowdfunding sont bien identifiées: absence de marché secondaire structuré, liquidité quasi inexistante et valorisations difficiles à établir.

La mise en place d’un carnet d’ordres et d’un cadre réglementé constitue une amélioration indéniable. Pour autant, la liquidité reste une fonction de la profondeur du marché et non de son infrastructure.

Le risque est donc de voir émerger des marchés organisés mais peu actifs si la masse critique d’investisseurs et d’émetteurs n’est pas atteinte.

5. Les obligations : un cas d’usage potentiellement plus immédiat

Dans ce contexte, les obligations apparaissent comme un candidat naturel.

Contrairement aux actions de PME : fonctionnement en marché secondaire déjà établi, structure simple (nominal, coupon, maturité) et valorisation un peu plus simple.

Elles s’intègrent naturellement dans un carnet d’ordres.

Un marché historiquement inefficace : forte fragmentation, dominance de l’OTC, coûts élevés de post-marché et délais de règlement encore significatifs

Autant d’éléments que la DLT peut améliorer de manière tangible.

Des gains potentiels plus directement capturables : réduction des coûts d’émission, règlement plus rapide, simplification des chaînes opérationnelles et accès facilité pour les investisseurs.

6. Conclusion

Le cadre proposé par LISE et l’AMF illustre une approche pragmatique: tester l’innovation  tout en conservant les fondamentaux réglementaires.

Le positionnement de LISE sur les actions de PME répond à un objectif légitime de financement de l’économie réelle.

Il repose toutefois sur la capacité à créer un marché secondaire liquide sur des instruments structurellement peu liquides.

À l’inverse, les obligations apparaissent comme un cas d’usage potentiellement plus immédiat où les gains d’efficacité sont plus directement identifiables et où les frictions de marché sont déjà bien documentées.

Le choix stratégique n’est donc pas tant technologique que de marché mais plutôt démontrer rapidement une efficacité opérationnelle sur des instruments existants ou tenter de recréer un marché là où il reste encore à construire.

Il faudra suivre les premières émissions et les volumes échangés pour évaluer si ce positionnement permettra d’atteindre une masse critique suffisante, condition indispensable au succès de ce type d’infrastructure.

CerLab Finance accompagne ses clients en prévision de ces évolutions, à travers ses missions de due diligence réglementaire et revue de dispositifs internes et veille stratégique sectorielle.

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